La symbolique de la peau

Avoir une jolie peau, lutter contre l'apparition des rides... Depuis la nuit des temps, la peau constitue un objet de séduction, notamment pour les femmes. La peau est investie très précocement, puisque les échanges tactiles sont au cœur de la relation mère-enfant. De nombreuses théories psychanalytiques soulignent d'ailleurs l'importance de ces échanges pour la construction d'une image du corps cohérente.

Dans son ouvrage "Le Moi-peau" , le psychanalyste Didier Anzieu insiste sur le rôle-clé de ces expériences tactiles précoces, essentielles selon lui au développement affectif, cognitif et social de l'être humain.
En tant qu'organe visible, la peau est soumise au regard des autres dans la vie sociale, ainsi qu'au regard de l'Autre dans la vie amoureuse.

Pour le philosophe Michel Serres " la peau est aux avant-postes du sujet ".
La peau entretient par ailleurs des liens privilégiés avec notre vie émotionnelle : lorsqu'on est ému, intimidé, en colère, notre peau reflète cet état intérieur (rougissement, pâleur, sudation, horripilation).

Une peau " abîmée " par le psoriasis peut fragiliser l'estime de soi.

Le psoriasis fut pendant longtemps confondu avec la lèpre, une maladie perçue comme sale, honteuse et synonyme d'exclusion sociale. Ce n'est qu'à partir du dix neuvième siècle que le psoriasis est clairement différencié de la lèpre. Mais dans l'inconscient collectif, les maladies de peau véhiculent toujours la notion de saleté et de honte.

Le fait de vivre avec une maladie chronique et affichante comme le psoriasis n'est pas sans conséquence sur l'image de soi.
Cependant, les répercussions psychologiques du psoriasis sont surtout inhérentes à la façon dont une personne " vit " son psoriasis et non à la gravité clinique de ses lésions.

Tout dépend du narcissisme de chacun, c'est à dire de l'aptitude du sujet à s'aimer soi-même et à se sentir digne d'être aimé, estimé, respecté par autrui. Ce narcissisme se construit tôt dans la petite enfance : vers l'âge de 18 mois, lorsque l'enfant perçoit son reflet dans une glace, il prend conscience de son image, grâce à l'adulte qui le nomme : " tu vois, là, dans la glace, c'est toi ".
Avant cette expérience-là, l'enfant n'a pas une perception unifiée de son corps. Cette étape est essentielle pour l 'élaboration du narcissisme. Lorsqu'on qualifie une personne de narcissique, c'est souvent pour exprimer le fait qu'elle est très sensible à son apparence et que la moindre imperfection lui est insupportable.
Cette description nous renvoie invariablement au mythe de Narcisse qui, contemplant son reflet dans l'eau d'une fontaine, fut fasciné par son double. Une fascination qui le conduisit à la mort.
Il serait plus correct d'affirmer d'une personne " narcissique ", qu'elle est dotée d'importantes failles narcissiques. En effet, si celle-ci a besoin de s'admirer sans cesse dans le miroir, c'est parce qu'elle doute beaucoup d'elle-même, qu'elle n'est jamais satisfaite de son image, qu'elle n'a pas une bonne estime de soi...
A l'inverse, un être qui possède un narcissisme suffisamment solide porte un jugement moins sévère sur son apparence tout en étant conscient de ses défauts. On comprend pourquoi le psoriasis constitue pour les sujets qui n'ont pas pu se constituer ce " capital-narcissique " une grave blessure pour leur image.
Ces dernières peuvent ainsi ressentir des sentiments de dégoût et de honte envers leur propre corps. Lorsque l'image de soi est très altérée et la souffrance psychique forte, de tels patients peuvent s'enfermer dans un comportement d'évitement social et souffrir d'une dépression plus ou moins sévère.

Par ailleurs, le psoriasis, comme tout autre problème de santé, peut venir cristalliser pour certains sujets des difficultés relationnelles préexistant à la maladie. Les dermatologues savent bien que certains patients exploitent - le plus souvent de façon inconsciente - les bénéfices secondaires inhérents à leur maladie de peau. Le psoriasis fait alors office de paravent, un paravent qui masque certaines difficultés psychologiques.

L'histoire d'Irène
Irène, une jeune femme qui souffre d'un psoriasis peu étendu et essentiellement localisé aux coudes, témoigne de cette grande fragilité narcissique, qui existait déjà avant la survenue de la dermatose.
Irène poussait ainsi son dermatologue à une véritable surenchère thérapeutique car elle ne tolérait pas que le moindre centimètre carré de peau soit envahi par le psoriasis. L'été, elle ne portait jamais de chemise à manches courtes. Elle mettait par ailleurs sur le compte de la maladie ses échecs professionnels et amoureux à répétition.
Une psychothérapie analytique lui a permis de travailler sur ses blessures d'enfance, de prendre conscience des rapports ambivalents qu'elles entretenait avec sa mère et surtout de ne plus mettre toutes ses difficultés sur le compte du psoriasis. Jusqu'au jour où elle a enfin pu se vêtir d'un tee-shirt à manches courtes, en dépit de quelques plaques de psoriasis... Un premier pas vers la victoire !